XII
Mary Aldin arrêta Battle, comme il traversait le hall, pour lui demander une minute d’entretien, qu’il lui accorda de bonne grâce.
Ils entrèrent dans la salle à manger. Hurstall, qui venait de desservir la table, se retira discrètement.
— Monsieur l’inspecteur-chef, dit Mary, je voudrais vous poser une question. Est-ce que vous continuez à croire que… cet horrible crime a été commis par l’un de nous ? Non, n’est-ce pas ? L’assassin est venu du dehors et c’est sans doute quelque maniaque…
— Vous pourriez bien, Miss, répondit Battle, ne pas être loin de la vérité. « Maniaque » est le mot qui, si je vois juste, qualifie assez bien notre meurtrier. Seulement, ce maniaque n’est pas venu de l’extérieur…
Elle le regarda, effarée.
— Voudriez-vous dire qu’il y a dans cette maison… un fou ?
— Vous pensez à un fou aux lèvres écumantes et aux yeux hagards. Mais les maniaques ne sont pas comme ça et, pour être terriblement dangereux, certains individus atteints de folie homicide n’en paraissent pas moins aussi sains, aussi normaux que vous et moi. La plupart du temps, ce sont des obsédés, en proie à une idée fixe qui peu à peu dégrade leurs facultés. Ce sont souvent des raisonneurs, qui viennent à vous pour vous expliquer comment on les persécute, comment on les espionne. Il leur arrive d’être émouvants et parfois, pour un peu, on les croirait…
— Mais personne, ici, ne se croit persécuté !
— Je ne vous donnais là qu’un exemple. La folie prend bien d’autres aspects. Je suis convaincu que l’assassin, quel qu’il soit, était dominé par une idée fixe, une idée qui s’est emparée de lui au point que, pour lui, à côté de cette idée, rien ne compte, rien n’a d’importance !
Mary, après un silence dit :
— Il y a quelque chose qu’il faut que vous sachiez.
En peu de mots, elle lui fit un récit très clair de la soirée passée à la Pointe-aux-Mouettes par Mr. Treves et de l’histoire qu’il avait contée. Battle l’écoutait avec un intérêt non dissimulé.
— Il a dit, demanda-t-il lorsqu’elle eut terminé, que, cette personne, il pourrait la reconnaître ? A-t-il précisé s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme ?
— J’ai cru comprendre que l’histoire était celle d’un petit garçon… Je me souviens même qu’il avait, en commençant, déclaré qu’il ne donnerait aucune indication d’âge, ni de sexe…
— Voilà qui me paraît assez significatif. Et il a parlé d’une particularité physique très marquée qui lui donnait la certitude de reconnaître le jeune meurtrier n’importe où ?
— Oui.
— Une cicatrice, sans doute… Quelqu’un, ici, a-t-il une cicatrice ?
Il nota chez Mary une légère hésitation.
— Pas que je sache, dit-elle.
— Voyons, Miss Aldin, fit-il avec un bon sourire. Vous me cachez quelque chose ! Ce quelque chose, si vous l’avez remarqué, croyez-vous qu’il pourra m’échapper longtemps ?
Elle s’entêta, répétant qu’il se trompait, mais son embarras était manifeste. Son étonnement ne l’était pas moins. La question de Battle avait éveillé en son esprit des pensées pénibles. Il eût aimé savoir lesquelles, mais sa longue expérience le dissuadait d’insister. Les sollicitations les plus pressantes n’auraient en cet instant servi de rien. Il ramena la conversation sur Mr. Treves.
Mary lui parla de la mort du vieillard et répondit longuement à toutes ses questions.
— Eh bien ! conclut-il, voilà qui est nouveau. Je n’ai jamais vu ça !
— Que voulez-vous dire ?
— Que je n’ai jamais vu tuer quelqu’un de façon aussi originale : simplement en accrochant un écriteau sur une porte d’ascenseur !
Elle le regardait, stupéfaite.
— Vous croyez que…
— Que ce fut un meurtre ?… Ça ne fait pas l’ombre d’un doute ! Un meurtre rapide et ingénieux… L’assassin, bien sûr, pouvait en être pour ses frais… Mais, en fait, il n’a pas raté son coup !
— Et ce serait parce que Mr. Treves savait…
— Certainement. Il aurait pu, en effet, orienter nos recherches, attirer particulièrement notre attention sur un des hôtes de la maison… Quoi qu’il en soit, alors qu’au départ nous étions complètement dans le noir, nous commençons à y voir clair. Je puis vous assurer, Miss Aldin, que ce crime a été étudié longtemps à l’avance et préparé avec soin dans tous ses détails. Et je voudrais que vous soyez bien convaincue qu’il est de la plus haute importance de ne parler à personne de la conversation que nous venons d’avoir. Je dis « à personne » !
Mary ayant promis, l’inspecteur la quitta pour revenir à ce qu’il allait faire lorsqu’elle l’avait interrompu. Homme de méthode, il pouvait découvrir un nouveau champ d’investigations sans se laisser distraire de ses devoirs ordinaires et des tâches qu’il s’était assignées.
Il frappa à la porte de la bibliothèque et entra, sur l’invitation de Nevile Strange, qui le présenta à un homme d’un certain âge, grand et distingué, Mr. Treslawny.
— Je m’excuse de vous importuner, dit Battle, mais il y a un point sur lequel j’aimerais avoir une précision qui me manque. Vous héritez, Mr. Strange, la moitié des biens de sir Matthew. À qui va l’autre moitié ?
— Mais, répondit Nevile, un peu surpris, je vous l’ai dit : à ma femme.
Battle toussota.
— J’entends bien, fit-il. Mais… je connais deux « Mrs. Strange »…
— C’est juste, dit Nevile. Je me suis mal fait comprendre. L’héritage va à Audrey, qui était ma femme alors que le testament a été rédigé. C’est bien cela, Mr. Treslawny ?
Le notaire acquiesça.
— Les volontés de sir Matthew sont clairement exprimées. Ses biens doivent être partagés entre son pupille, Nevile Henry Strange, et la femme de ce dernier, Audrey Elisabeth Strange, née Standish. Le divorce intervenu par la suite ne change rien aux dispositions du testament.
— J’imagine, fit Battle, que Mrs. Audrey Strange est au courant ?
— Certainement, répondit Treslawny.
— Et l’actuelle Mrs. Strange ?
Nevile regarda Battle avec étonnement.
— Kay ? C’est possible. En tout cas, c’est une chose dont nous avons peu parlé…
— Je crois, dit le policier, que Mrs. Kay Strange n’a pas très bien compris et qu’elle pense que cet héritage vous revient, à vous, Mr. Strange, et à votre présente épouse. C’est du moins ce qu’elle m’a donné à entendre ce matin et c’est pourquoi j’ai tenu à savoir exactement ce qu’il en était.
— Voilà qui me semble très extraordinaire, fit Nevile. Cependant, je crois voir d’où vient la méprise. Plusieurs fois, j’y songe maintenant, Kay a parlé devant moi de ce qui nous reviendrait à la mort de Camilia. Mais je pensais qu’elle faisait allusion à la part qui me concernait et qu’elle considérait – justement – comme nôtre.
— On imagine mal, remarqua Battle, les malentendus qui peuvent séparer deux personnes à propos d’une chose dont elles ont souvent discuté, mais sans avoir pris la précaution de se mettre d’accord sur les données essentielles du problème. L’un croit ceci, l’autre cela et personne ne s’aperçoit que la discussion est mal engagée.
— C’est possible, admit Nevile, pour qui ces considérations paraissaient de peu d’intérêt. Mais, dans le cas présent, cela n’a pas grande importance. Ce n’est pas comme si nous manquions d’argent… et je suis très content pour Audrey. Elle a connu des jours difficiles et cet héritage change sa situation du tout au tout…
— Mais, dit Battle avec une brutalité voulue, est-ce que, depuis votre divorce, vous ne versiez pas à Mrs. Strange une pension alimentaire ?
— Monsieur l’inspecteur-chef, dit-il, il y a une chose qui s’appelle la fierté. Audrey a toujours obstinément refusé la rente que je souhaitais lui faire.
— Une rente très importante, ajouta Mr. Treslawny. Mrs. Audrey Strange nous a toujours retourné nos chèques…
— Très intéressant, fit Battle.
Il avait quitté la pièce quand Nevile songea à lui demander ce qu’il voulait dire par là…
À ce moment-là, Battle, qui avait retrouvé son neveu, lui faisait part de ses dernières conclusions.
— Autant qu’il semble, lui disait-il, ce ne sont pas dans cette affaire les mobiles financiers qui manquent. La mort de lady Tressilian rapporte cinquante mille livres à Nevile Strange, et autant à sa première femme. Kay Strange s’imagine qu’elle va hériter de la même somme. Mary Aldin bénéficie d’un legs qui la libère du souci de gagner sa vie. Thomas Royde, je suis obligé de le reconnaître, ne gagne rien dans l’aventure. Mais on n’en peut dire autant de Hurstall, ni même de Barrett, si l’on admet que, pour égarer les soupçons, elle a couru le risque de se tuer pour de bon. Et pourtant, si je ne me trompe pas, il ne s’agit pas d’un crime commis par intérêt. C’est la haine, et elle seule, qui a armé le bras du meurtrier.
Il se tut quelques secondes et ajouta :
— Et si personne ne vient bousculer mes plans, je ne serai plus long maintenant à mettre la main sur le coupable !